Wajih Nahlé, en toute modestie.

Le plus célèbre des peintres libanais expose à Zurich avec ses cinq enfants. Portrait d'un peintre qui veut entrer dans le Guinness Book des records.

 

Wajih Nahlé, 68 ans, vit entre la France et le Liban. De passage à Paris, il reçoit au Drugstore Publicis sur les Champs Elysées. Il porte un costume gris et un béret rouge. Sa cravate bleu, orange et jaune vifs jure avec une chemise bleu pâle. On est loin de l'harmonie de couleur de ses tableaux. Il n'est pourtant pas excentrique. Torse bombé, regard charmeur, il se pose en séducteur. Lors d'un entretien, il peut oublier son interlocuteur chaque fois qu'une jolie fille passe. Il la regarde alors longtemps, en lui souriant. Et il n'omet jamais de montrer les photos où il est en compagnie de femmes qui furent célèbres: Gina Lolobridgida, la princesse Grace Kelly…
Il devance les questions pour se mettre à raconter sa dernière exposition. Elle a lieu à la Tan Gallerie de Zurich du 9 novembre 2000 au 5 janvier 2001. Elle rassemble environ 250 tableaux. Sa plus grande fierté est d'avoir réuni les œuvres de ses cinq enfants. "Nous sommes la seule famille au monde dont le père et les cinq enfants sont des peintres reconnus dans leurs pays", se vante-t-il. Tous sont éparpillés dans le monde: aux Etats Unis, en Allemagne ou au Liban. Chacun a trouvé son style. "En général les enfants suivent leurs parents", s'étonne-t-il malgré tout. Et c'est très sérieusement qu'il espère entrer dans le Guinness Book des records. Quelque peu mégalomane, il en fait son nouveau credo.
Un séducteur qui veut être aimé
La haute estime qu'il a de lui ne date pas d'aujourd'hui. Depuis sa première exposition en 1954, plus d'une cinquantaine ont suivi en Europe, aux Etats Unis et au Moyen Orient. Sa maîtrise de la calligraphie arabe et son audace dans son traitement l'ont rendu célèbre. Il a trouvé en Arabie Saoudite de nombreux mécènes de la famille royale. Une revanche, sans doute, pour ce fils de pompier. Il avait débuté une carrière de fonctionnaire avant d'être repéré par un de ses supérieurs hiérarchiques. La maison de l'actuel premier ministre libanais, Rafic al Hariri, à Riad en Arabie Saoudite a été décorée par ses soins. L'aéroport de Riad est aussi orné de tapisseries tirées de ses tableaux.

Il a conçu les intérieurs de la Tour Olympique de New York. Et plusieurs musées dans le monde ont acquis certaines de ses toiles: le Metropolitan Muséum de New York, l'Institut du Monde Arabe à Paris ainsi que le musée du Vatican. Il ne peut donc s'empêcher d'exhiber toutes ses décorations sur le revers de sa veste. Le pins en or et diamant véritable? C'est le prince héritier Abdallah d'Arabie Saoudite qui le lui a offert. Epinglées à côté, les décorations d'Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres française et libanaise.
Depuis dix ans, il a abandonné la calligraphie. Pourquoi? "On me copiait trop. Il fallait que je crée autre chose", avoue-t-il. Sa nouvelle source d'inspiration? Elle vient essentiellement de la vie spirituelle. A la recherche de "la lumière de Dieu", il s'imprègne de soufisme, branche mystique de l'islam. Il veut capter "le périple de l'âme après la vie". "Quand je me concentre, je voyage", dit-il comme en situation. Derrière le discours mystique, c'est le mythe qu'il entend créé. Les toiles de ces dernières années sont inégales. Certaines, rares, évoquent bien un souffle divin. Elles ont l'énergie de sa période d'exploration de la lettre arabe. Mais lorsqu'il peint des chevaux sur des tableaux immenses, c'est au goût saoudien qu'il répond sans l'avouer.
Cela ne l'empêche guère de théoriser à propos de son art. Fier de ce qu'il va énoncer, il se montre alors très directif en interview. "Ecrivez, là c'est intéressant", ordonne-t-il. Selon lui, il y a cinq catégories de peintres. Le degré zéro correspond au vulgaire copieur. Viennent ensuite le copieur de la nature et le peintre qui s'inspire de grands maîtres. L'artiste esquissant des ébauches avant de peindre est un niveau au-dessus. Dernier échelon de la hiérarchie, le grand maître. Rare, il est le meilleur. Car il crée spontanément. Il lui suffit d'un instant de concentration avant de laisser couler ses gestes sur la toile. "C'est celui qui pousse le réservoir intérieur de son émotion", énonce Nahlé. Bien entendu, W.Nahlé se targue d'appartenir à la caste supérieure. Quand un peintre veut battre des records, n'a-t-il pas atteint le degré zéro de l'art?
Nour RICHARD-GUERROUDJ