Liban : le marché aux esclaves

Les employées de maison étrangères " importées " de pays pauvres n'ont aucun droit.

"Rabais sur les Philippines". De quelle marchandise s'agit-il ? Ce sont bien des femmes que propose la société Bossfor dans un encart publicitaire du journal libanais Al Nahar ! Depuis les années 80, les employées de maison libanaises ont cédé la place à cette main d'œuvre étrangère. Il est de bon ton d'avoir une bonne à la maison. Toutes ses femmes quittent souvent mari et enfants dans l'espoir d'un salaire meilleur. Une fois au Liban, elles n'ont plus aucun droit.
Pour se rendre compte de ce marché aux esclaves, il suffit de se rendre dans l'une des nombreuses agences de placement. Chez Sri-Lanka Services à Beyrouth, le futur employeur choisit son employée sur catalogue. Son contenu ? Des centaines de photos couleur accompagnées d'observations sommaires sur les compétences des postulantes. Différentes cases sont cochées ou non : ménage, éducation des enfants, couture, décoration…Rarement fiables au dire des clients. D'autres renseignements comme le nombre d'enfants, la religion ou les expériences antérieures sont aussi mentionnées. Il faut compter 1 200$ (8 880 FF) à la signature d'un contrat minimum de deux ans avec l'agence. Ensuite, elle vous demande 500$ (3 700 FF) par an pour le service. Le salaire mensuel de l'employée est de 100$ (740 FF). Le "must " ? Les Philippines. Mieux éduquées, parlant l'anglais et réputées travailleuses, elles coûtent plus cher sur le marché. Compter 2 500$ (18 500 FF) à verser lors du contrat et 200$ (1 480 FF) de salaire mensuel. Ces sommes sont justifiées par les frais de recrutement, le voyage aller-retour, les frais administratifs et une assurance maladie pour l'employée, selon l'agence. Et les bénéfices ? En réalité, l'agence engrange d'énormes profits, les frais étant à la charge de l'employée. Les candidates au départ empruntent de l'argent, s'endettent au moins de 600$ (4 440 FF) pour payer le voyage, le passeport et le visa. Sans compter les sommes d'argent qu'elles versent aux deux agents de recrutement, celui de leurs pays et celui de leur pays d'accueil, pour figurer dans les catalogues. Elles signent ainsi des contrats en arabe ou en anglais qu'elles ne comprennent pas. Quand l'employeur ne signe pas pour elles.

Vulnérables
Chez Sri Lanka Services, on est prévenant. Le contrat stipule une garantie de six mois contre la fuite de l'employée. Concrètement, si la domestique s'échappe, l'agence vous la remplace sur-le-champ. Seule condition: que l'employeur ait confisqué les papiers de la fuyarde dès son arrivée au Liban. Et ce afin de pouvoir porter plainte pour que la police la retrouve, selon l'agence. Mais ce n'est pas si simple. Mirella Abdelsater, avocate, connaît bien les tracas juridiques de ces femmes. " Pour que la police les recherche, il faut qu'il y ait eu une plainte déposée par l'employeur ", explique-t-elle. De nombreuses employées se retrouvent alors en prison, accusée de vols qu'elles n'ont pas commis. Leurs patrons espèrent ainsi les récupérer. Mirella s'occupe bénévolement de plaider pour ses femmes face à la justice libanaise. Les cas les plus douloureux ont défilé devant elle. Plusieurs cas de viols ou de maltraitance. Et des conditions de travail indignes. Laksmi, 17 ans, travaillait 18h par jour, n'avait droit de déjeuner qu'à la pose de 16h. Elle ne pouvait s'endormir sur le tapis du salon que lorsque toute la famille était couchée. Elle a été condamnée en 1997 à trois ans de prison pour avoir tenté d'empoisonner son employeur. D'autres tentent de se suicider. Certes, ces cas sont extrêmes. Toutes les familles libanaises ne sont pas tortionnaires. Mais au Liban une employée de maison est exclue de la loi sur le travail. Elle ne bénéficie donc d'aucune prestation sociale, ni au droit d'adhérer à un syndicat et n'a pas droit au congé. Elles sont environ 170 000 au Liban selon les chiffres de la Sécurité Intérieure libanaise. Logées, nourries, blanchies, elles envoient une partie de leur revenu au pays. Considérées comme des "héroïnes économiques " par leur pays d'origine, leurs gouvernements sont peu regardant sur les conditions de travail qu'elles subissent.
Depuis deux ans les communautés sri-lankaise et phillippine, majoritaires, s'organisent. Signe de changement : elles sont dans la rue. Il y a peu, il était rare qu'elles sortent. Elles se rencontrent lorsque leurs employeurs se rendent visite ou les "prêtent" à des amis. Le père Rezkallah a instauré des messes dans leur langue et a créé un lieu de culte pour les bouddhistes. Bien sûr, cette évolution dépend du bon vouloir des employeurs. Aujourd'hui, Ethiopiennes et Malgaches, nouvelle vague d'arrivantes, sont encore minoritaires. Et elles subissent le même sort que leurs collègues à leur début. Nour RICHARD-GUERROUDJ