Un écrivain en contradiction avec son temps

Par volonté de se démarquer, Pascal Bruckner prend régulièrement position contre les idées reçues et les modes de pensée inconsciemment admis par la société.
 Son col roulé noir ajusté et son jean soulignent sa silhouette élancée. Pascal Bruckner ne fait pas ses 52 ans. Même ses cheveux mi long, grisonnants par endroit, ne vieillissent pas son visage serein. Dès ses débuts, Pascal Bruckner, romancier et essayiste français, se distingue par son rejet de toute forme de langue de bois et par le ton provocateur de certains de ses ouvrages. Le premier contact est distant. Cet écrivain est plutôt avare de paroles, peut-être timide. Sa voix est neutre, prudente. Le débit de ses mots régulier.
Sa carrière a pris son envol en 1977 lors de la sortie de son livre " Le nouveau désordre amoureux ", coécrit avec le philosophe français Alain Finkielkraut. Il a débuté ce roman à l'âge de vingt ans. " J'ai toujours écrit. Je n'ai jamais fait un autre métier et j'espère bien me consacrer à l'écriture toute ma vie ", explique-t-il quand on l'interroge sur ses premiers pas dans le monde de la littérature. Sa carrière est ensuite marquée par la publication alternative d'essais et de romans. En 1988, paraît " Lunes de fiel ", un roman adapté au cinéma par Roman Polanski. En 1995, son essai "La tentation de l'innocence " reçoit le prix Médicis et en 1997 " Les voleurs de beauté " est récompensé du prix Renaudot. " En général, je mets environ deux ans et demi pour écrire un roman ou un essai. Aujourd'hui, je crois que trop de livres sortent. Il faut prendre son temps même s'il y a une forte pression de la part des éditeurs", poursuit-il.
Un opposant à la pensée moyenne
Dès ses premiers écrits, Pascal Bruckner montre un goût immodéré pour les idées en contre temps avec la pensée dominante de son époque. Dans les années 1970, il dénonce déjà le culte de la jouissance érigé sans bornes à la suite des événements du printemps 1968. Quand le mur de Berlin tombe, il réclame un renforcement de la démocratie. Il ne croit pas en l'immense espoir de liberté et d'égalité ambiant. Ce goût pour la contradiction est un penchant naturel, un trait de caractère qui se manifeste très jeune. "Mon père était ingénieur des mines et il rêvait que je fasse une carrière de polytechnicien. Alors, sans hésiter, j'ai choisi une carrière littéraire ! ! ", remarque-t-il tout naturellement.
Son engagement politique est à son image : contradictoire et contrebalancé. S'il n'a pas hésité à s'engager pour la cause de la Bosnie et du Kosovo, il s'en est pris récemment, dans les colonnes du quotidien Le Monde, à la figure emblématique de Régis Debray et à sa critique virulente de l'américanisme.
Son dernier essai, " L'euphorie perpétuelle ", est une critique exacerbée de l'idéologie du bonheur omniprésente dans la société occidentale. Il s'élève contre une morale qui pousse l'être humain à évaluer sa vie et ses actes sous le seul angle du plaisir et du désagrément. Il regrette que la société actuelle soit caractérisée par le règne sans partage du "devoir de bonheur".
"Aujourd'hui, la souffrance est renvoyée à l'individu et aux thérapies. On ne trouve plus de discours qui assume la souffrance. Il y a un silence tacite sur le malheur de l'homme. Depuis Mai 1968, on ne parle que de jouissance, de forme, de santé, d'accomplissement", explique-t-il pour justifier la thèse développée tout au long de son ouvrage. Pascal Bruckner craint aussi une sublimation excessive de l'individualisme. "Paradoxalement, plus l'individu s'affirme comme une personne autonome et libre, plus il demande l'assistance de l'Etat, des collectivités et des experts. A l'extrême, l'individualisme se détruit lui-même et il finit par tuer l'individu", poursuit-il, un brin provocateur.
Ses idées originales et contradictoires sont des principes qu'il essaie de s'appliquer à lui même dans sa vie quotidienne : " J'essaie toujours d'écrire des choses qui me touchent et j'applique autant que possible mes conceptions de la vie ". Comment peut-on légitimement s'opposer aujourd'hui à la recherche du bonheur, de la jouissance ? A cette question piège, Pascal Bruckner répond simplement, amusé : "Je ne suis pas opposé à la jouissance, je pense simplement que la volonté de jouir sans entraves peut devenir une source de malheur et de souffrances".

Emilie Sulpice